Quel monde crée-t-on dans l’unité ?
(Texte de Judith, paru il y des années sur Lundi Matin)
Pour raconter une manifestation, il faut se faire récit, récit de ces protestations, de ces idées multiples qui bourdonnent dans nos têtes, récit de ces corps autonomes qui se déploient dans les rues de la ville. Il faut se perdre au milieu de ces mémoires communes et mouvantes, se mélanger dans ces imaginaires. Sentir les luttes d’autres époques et d’autres lieux, fantômes fugaces à nos côtés.
[…] Nous réécrivons le combat avec nos mots, avec nos gestes. Il faut la parcourir d’un but à l’autre, accepter les plaisirs de la mascarade, les couleurs des banderoles aux airs de carnaval, les slogans qui sifflent aux oreilles, ceux qui chantent, ceux qui cognent ; être l’orchestre, être la foule, être l’anguille prise dans la nasse, être le courant qui gonfle et qui déborde, vibrer des pieds jusqu’au cortège de tête. Pour raconter il faut être tout le monde et personne, chaque intention, chaque pensée, incarner les paroles qui circulent, les cris, les rythmes ; être le mouvement des corps qui agressent, qui reculent, qui défendent. Ne plus être un corps mais plusieurs, perclus d’odeurs et de bruits.[…]
Sentir nos cœurs battre en grand
[…]
Nous sommes une masse compacte et dense, la foule grouille, elle déborde sur les statues, elle grimpe sur les poubelles, les feux rouges et les échafaudages, elle passe et peint l’espace, la décore de mots doux, détruit ses apparats. Le ventre gonflé des grosses artères exhale ses gaz en fumigènes de couleur et les flammes lâchent une fumée noire qui s’élève sur les boulevards. La rue n’est plus au travail des uns ou à la consommation des autres, elle est à nous, désormais dysfonctionnelle, sans boutiques ni voitures, ouvertes aux modifications.
[…] Ici et maintenant, il y a quelque chose à défaire. Nous sommes arrivées là poussées par une idée, une envie vague, et nous sommes entraînées par le tourbillon des cortèges, par ses chants magnétiques.
Et nos actions décomposeront le système, le transformeront en un liquide fertilisant et nous finirons bien par infiltrer le béton pour faire pousser l’herbe grasse.
Judith.
(article paru dans lundimatin#266 déc 2020)









